Les défis de Dilma Roussef

Vous ne le savez peut être pas, mais le Brésil est une démocratie jeune, d’environ 20 ans. Depuis 1990, tout les quatre ans, des élections fédérales et régionales ont lieu. Et depuis 1994, la vie politique brésilienne est dominée par deux partis : le PT (Parti des travailleurs, historiquement lié aux mouvements sociaux et à la gauche) et le PSDB (Parti social-démocrate du Brésil, théoriquement au centre, mais de plus en plus proche de la droite).

Pour obtenir la victoire et continuer à gouverner le pays, Dilma Roussef, du PT, a obtenu 54 501 118 voix (51,64%) tandis que le candidat du PSDB, Aécio Neves, en a récolté 51 041 155 votes (48,36%). Seuls 3 millions de voix séparent les deux candidats alors que le Brésil compte 130 millions d'électeurs. Parmi eux, 30 millions ont choisi de ne pas voter pour un candidat – même si le vote est obligatoire au Brésil.

Cette courte victoire explicite une division idéologique claire. D'une part, un parti allié à l'élite néolibérale, qui croit à la libéralisation de l'économie. De l'autre, un parti allié au mouvement syndical, qui veut un État fort, y compris dans l'économie. Ces deux conceptions radicalement différentes opposent amis et ennemis dans tout le pays.

 

Le candidat battu par Dilma, Aécio Neves, commandera l'opposition au Sénat
Le candidat battu par Dilma, Aécio Neves, prendra la tête de l'opposition au Sénat.

Le Parti des travailleurs et ses douze années de pouvoir

En 1994 et 1998, c’est Fernando Henrique Cardoso du PSDB qui remporte la victoire. Mais en 2002 et 2006, le pouvoir passe dans les mains de l'ouvrier Lula (PT), symbole d’un pays qui se développe et se découvre.

Sous le gouvernement Lula, le Brésil a connu une période de forte croissance économique, durant laquelle plus de 30 millions de personnes ont quitté la pauvreté et la faim. Grâce à des programmes sociaux comme le Bolsa-Familia, qui donne environ 60 euros par mois aux familles sans revenu, le PT a commencé un processus d'éradication de la faim, ainsi que de redistribution de revenu jamais vus.

Cependant, même si les exploits sont notables, le Bolsa-Família est aujourd’hui très critiqué, car il est considéré comme électoral. Pour le PSDB, ce programme n'est qu'une arme pour acheter des votes. L'extrême gauche quant à elle pointe les scandales de corruption qui entachent le gouvernement, ainsi que le manque de réformes profondes et structurelles, comme la reforme agraire.

C’est pour ça que Dilma Roussef est affaiblie suite aux dernières élections. Au cours des mois de campagne électorale, le gouffre séparant riches et pauvres, Nord et Sud, est devenu évident. Le pacte social de Lula, qui a bénéficié aux plus riches et aux plus pauvres, a étouffé la classe moyenne qui n’en peut plus.

 

Dilma Rousseff: comment confronter les défis qui l'attendent?
Dilma Rousseff devra relever de véritables défis.

Les défis de Dilma

Deux scénarios sont possibles pour l'action de Dilma : renforcer le modèle hégémonique de son parti et gouverner pour 51% des Brésiliens, ou écouter les demandes des autres 49%. Durant les 30 premiers jours de son mandat, Dilma semble avoir choisi la voie du dialogue : elle annonce la réduction des dépenses de l’État, pense à nommer un banquier ministre des Finances et critique l'action de certains cadres du PT.

Cependant, tout cela ne signifie rien si Dilma n’accepte pas deux défis fondamentaux pour transformer le Brésil, et peut-être, retrouver sa crédibilité auprès de la société : la réforme politique et la loi de régulation des media, deux propositions controversées, à laquelle s’opposent respectivement les députés et les grands groupes media.

La reforme politique

Aujourd'hui, à l'image des États-Unis, le Brésil est une république fédérale, dans laquelle le même modèle est reproduit au niveau des états régionaux et des municipes. Le pouvoir législatif est confié à deux chambres : la Chambre des Députés, composée de 571 députés, et le Sénat, formé par 89 sénateurs.

Le nombre élevé de députés biaise les rapports entre exécutif et Chambre des Députés, et les négociations législatives sont tendues. Il est fréquent de voir des députés exiger des amendements et des emplois en échange d'un vote sur un projet particulier du gouvernement.

Le financement des campagnes est un autre sujet délicat. Lors des dernières élections, beaucoup de ressources sont venues de grandes entreprises. Le résultat est que certaines banques ont élu plus de députés que certains partis. Tout cela est très sensible, et la réforme politique propose donc, entre autres choses, d’interdire les dons des entreprises aux campagnes. Bien entendu, les hommes politiques sont contre, puisqu’ils en retirent beaucoup d'avantages.

La loi de régulation des media

C'est l'autre sujet brûlant. Aujourd'hui 30 familles contrôlent pratiquement tous les media non gouvernementaux du Brésil. Dans certains états, les groupes politiques contrôlent les radios, les journaux et la télévision dans une même ville, et les grands groupes de communication (3 au total) sont hégémoniques.

Pour les secteurs de gauche, une loi régissant les media est essentielle pour « démocratiser » la communication. Cependant, pour beaucoup, la loi est considérée comme une mesure dictatoriale, qui rapprocherait le Brésil du Venezuela et de Cuba.

Au fond, ce que les élections ont montré, c’est que le Brésil vient de plonger dans une hystérie collective, où chaque côté veut crier plus fort sans écouter l'autre. Sans réel débat, l'espace politique est occupé par des personnalités comme le député Eduardo Cunha, surnommé le "Frank Underwood" du Brésil (le personnage principal de la série américaine House of cards, n.d.l.r.) par un mensuel brésilien.

Pour Dilma, le défi est donc de concilier le rejet de 49% des Brésiliens avec la nécessité impérative d’approfondir les réformes de gauche. Pas facile, mais la présidente n’a pas le choix. Elle devra le faire, sous peine de laisser le pouvoir en 2018 face à une extrême-droite chaque fois plus puissante.

© photo principale : Rodrigues Pozzebom/ABr ; © photos articles de haut en bas : George Gianni/PSDB ; RobertoStuckert Filho/PR.